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Notre partie obscure peut nous être révélée à la suite d’une douleur intense, nous conduisant vers un monde aveugle et désespérant. Sur la ligne qui mène de la vie à la mort, une femme, comme une évidence, m’a imposé de descendre à la station Enfer et j’ai vu vaciller tout ce qui ressemble de près comme de loin à la paix. Le fil me retenant à l’univers avait cédé. Mon imaginaire réveillait les écorchés de Fragonard, un boeuf rougeoyant de Rembrandt, des soldats de Gromaire. La lune et le soleil jouaient un requiem sur le clavier de l’insupportable, puis ce fut l’obscurité de la nuit. D’innombrables pièges guettent ceux qui arrivent mal armés. La femme oiseau de mes rêves me viendra-t-elle en aide ? M’emportera-t-elle sur un rayon céleste ? Plus de plaies, plus de pleurs, juste la poussière du cosmos comme vecteur du destin. Qu’espérer d’autre ? La totalité des couleurs me plongeant dans le blanc, ou le noir absolu, allez savoir ! Mais qu’importe… je serai enfin libre. |
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LE RUSSE BLANC DU PASSAGE CHOISEUL | |||||
| Cet
homme avait envahi mon imaginaire. Je ne connaissais que son prénom,
Boris, et je m’en contentais ; je ne voulais pas perdre un gramme
de cette relation déclinée sur plusieurs époques
dans l’ambiance d’un café. Un jour, il me proposa
de l’accompagner chez la princesse Akoulina qui tenait salon
dans son appartement. Elle réunissait des compatriotes émigrés
autour de tables d’échecs, ou au creux de quelques causeuses
aux griffes d’aigle dont la dorure avait cessé de raconter
une histoire. Je ne m’y rendis qu’une seule fois. Je ne
raffolais pas de ces cercles aux lumières tamisées qui,
sans être clandestins, sentaient trop l’exclusion. Pas
une ombre de rouge dans les propos énoncés par ces visages
décadents qu’auraient prisé Visconti ou Fellini.
Que du blanc, plus blanc que blanc ! C’était fascinant,
mais je n’avais pas envie d’extrapoler sur qui avait commencé
à séduire et qui avait tout refusé en bloc, et
l’impression qu’un instant après j’allais
entendre « Moteur, scène 4, on la refait ! » me
déplaisait. Boris s’en rendit compte, nos rendez-vous
se limitèrent alors aux bars à vins. Un jour, il m’interrogea
sans préambule : — J’espère que je ne vous ai pas révélé trop de choses… Je ne compris pas ce qu’il suggérait ; je lui demandai de préciser sa pensée. — Vous ne feriez pas partie de la police politique, par hasard ? ajouta-t-il. |
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PRÉSENCE INSUPPORTABLE | |||||
Je
me réveille. Je vais à la fenêtre.
Je ne suis pas étonné qu’il soit encore là. « Qui ? » me direz-vous. Le chacal qui me surveille… Sa maigreur me fait songer à Anubis, il aurait pris tout son temps pour ressurgir du plus profond de l’Égypte pharaonique. Une force obscure à laquelle il ne peut échapper le dirige ; il est confiant, calme, sûr de lui. Il a un cœur ensanglanté, fraîchement arraché, en guise de collier autour du cou. Sa maîtresse n’est pas loin, je la sens, elle erre. Elle éprouve une étrange jouissance à me torturer. Bien sûr, je n’ai pas su y faire ! J’aurais dû succomber avec elle, emmuré dans une quelconque nécropole, mais il est dur de dire : « Je vais mourir avec vous. Je vais disparaître pour vous être agréable, pour satisfaire à vos caprices ! » Je n’ai pas eu, je dois l’avouer, ce courage ; même si je l’aimais, ce sacrifice était au-dessus de mes forces. Alors, chaque jour, elle me le fait payer. Très cher. |
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| JÉRÔME PATURON DIT LE RÊVEUR | ||||||
Depuis
qu’il avait vu à la bibliothèque du Petit Palais
une gravure de Dürer datée de 1513 portant un titre sombre
et sans ambiguïté : Le chevalier, la mort et le diable,
il avait perdu le goût du travail et la logique n’avait
plus droit de cité ; le défi et l’onirisme avaient
pris sa place et ce curieux mélange produisait sur Jérôme
l’effet d’une drogue. Pour qui n’a approché
le monde équestre que dans ses rêves les plus fous, cette
inclination paraissait irréaliste. Mais Jérôme
ne se décourageait pas et, pendant que Margaux achevait fébrilement
la broderie des fleurs de lys sur sa tunique, lui rôdait autour
des écuries interdites au public. Il faisait chaud, les palefreniers
donnaient régulièrement de l’eau fraîche
aux chevaux qui piaffaient dans leur box. La nuit, il lui arrivait
de se glisser à l’intérieur pour humer les odeurs
puis il s’endormait, guerroyant aux côtés de Louis
le Débonnaire. Depuis quelques jours, il maîtrisait son rêve, il sentait une présence bienveillante. Parfois, il percevait des mots qu’il ne comprenait pas, mais un soir, il entendit nettement au creux de son oreille : « Renonce, il n’est pas trop tard », puis « Plaie au paturon de ton cheval ». Qui veillait sur lui et d’où venait cette voix ? |
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| QUI EST LE JOUET ? | ||||||
Elle
me tenait par la main, la Chose. Elle m’accompagnait partout.
Même dans mon lit, je devais lui laisser une petite place. La Chose était rassurante, sécurisante, séduisante. Je me sentais protégé. Elle vivait parce que je vivais. J’ai su beaucoup plus tard qu’il y a deux sortes d’humains : ceux qui en possèdent une et ceux qui en sont dépourvus. C’est, paraît-il, la première chose – si je puis dire – que l’on voit en ouvrant les yeux, à sa naissance. La Chose vous regarde avec amour et attention. Elle fait des gestes que l’on ne comprend pas et la tendresse vous envahit, vous nimbe dans un cocon qui s’épaissit d’année en année. C’est apaisant, agréable, troublant même. Pendant longtemps, on en redemande. |
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| LE PRINTEMPS NE REVIENDRA PLUS | ||||||
Il
avait conditionné son imaginaire, tissant un parallèle
avec les artisans marocains qui teignent des étoffes : dans
un bac l’indigo, dans l’autre la garance. On imagine mal
comment le propre, le neuf, tout ce qui sent bon peut venir à
manquer. Pour donner le change, apporter un semblant de crédibilité
à ses paroles, il inventait, ouvrant chaque jour la boîte
de Pandore du délire en espérant trouver pour elle le
mistral gagnant pour une nouvelle existence. Mais de mensonges en
illusions, de regards détournés en crises de larmes,
il sentait sa réserve d’arguments se vider. Serrer les
poings, serrer les dents, assister désarmé, sans broncher,
à une histoire qui foutait le camp… il aurait voulu hurler
à la mort, lui renvoyer son désespoir, mais il étouffait
ses mots, et c’était mieux ainsi. Elle partit sereine, mais en lambeaux, par petits bouts de vie, comme une bête impuissante qui regarderait la meute de fauves lui fouiller les entrailles. |
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| LA BÊTE DES PROFONDEURS | ||||||
À
force de contempler la mer, sa vision s’était affinée,
un gigantesque mammifère marin flottait quotidiennement au
large. Un jour, la forme s’était enfoncée et,
pendant quelques secondes, un fin jet d’eau avait marqué
l’emplacement. Amélie était entrée dans
la cuisine pour prendre un couteau aiguisé et après
avoir vidé une petite bouteille et trouvé un drain improvisé,
elle s’était entaillé le bras et avait laissé
couler son sang. Une scène inouïe quelques jours auparavant.
Ensuite, elle s’était dirigée vers le rivage,
décontenancée par sa propre détermination car
sans comprendre pourquoi, elle pensait qu’elle devait aider
cette bête. Après s’être immergée
lentement, elle avait deviné, étonnée, des marches
sous ses pieds qui éloignaient sa peur. Elle avait ouvert le
flacon et piqué cette énorme masse de souffrance qui
semblait absorber la sienne. L’animal avait à peine gémi.
L’eau de mer ne s’était pas mélangée
au sang et elle n’en avait pas été surprise. Sans
même savoir s’il était compatible avec celui de
cette créature dont elle ignorait tout, elle en avait apporté
chaque jour et plusieurs fois, en sortant de l’onde, elle avait
croisé un être hybride. « Vous vous y prenez très
bien, je n’aurais pas fait mieux », lui avait-il dit,
avant de disparaître à son tour dans les profondeurs.
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| L’EXHUMÉ | ||||||
Les
rayons du soleil ne touchaient plus la terre. Pas besoin de consulter
les oracles, il ne restait qu’une saison : l’hiver polaire,
un temps bien particulier. Le doute et la peur n’existaient
plus, il ne subsistait que des certitudes. Ceux qui savaient cacher
leurs opinions préservaient leur chance de trouver du travail,
car exercer une profession était devenu chose rare, mais il
fallait toutefois donner l’illusion d’avoir une activité.
Le monde s’était divisé en deux groupes : l’élite
pensante, qui disait maîtriser le savoir, et les exécutants
qui n’avaient qu’à assimiler un amalgame d’ordres
ou de conseils habilement suggérés. Cette allégeance
ne les rendait pas malheureux, ils ne connaissaient rien d’autre.
La connaissance du passé avait disparu avec les livres enfouis
au sein d’une nécropole secrète, dans des caissons
plombés ; quant aux esprits susceptibles de réveiller
les consciences et l’imagination, ils croupissaient dans des
bagnes, sur des galaxies ignorées de la population. Pour éviter
la morosité, la direction informatique des nouveaux arts d’État
avait été missionnée pour qu’un hologramme
de ciel printanier décore en permanence la voûte céleste.
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| LE CŒUR DE LA BELLE | ||||||
Mobilisé
avec tant d’autres, il était parti à la guerre.
Ses lettres disaient son désespoir : brimades, marches épuisantes,
de jour comme de nuit, charges surhumaines, armes et munitions plus
que nécessaires. Des milliers de kilomètres l’éloignaient
de sa belle, il ne résistait que pour elle. Climat éprouvant,
nourriture avariée, amaigrissement obsédant… il
touchait le fond. L’insoutenable avait atteint son paroxysme,
il comprit qu’épreuves et détresse le conduisaient
au trépas. « Envoie-moi ton cœur pour me soutenir. » Une métaphore... |
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| CE QUE MURMURE LE VENT | ||||||
Mardi
Audoin redemanda à mourir et cette fois quelqu’un répliqua : « Plus tard ! » Servait-il de cobaye ou bien étaient-ils trop nombreux à revendiquer la même chose ? Un peu plus tard, un parfum plaisant, du mimosa mélangé à de la fleur d’acacia, peut-être un soupçon de violette, se répandit dans sa chambre. Le vent n’apporte pas forcément la tempête. Il réclama à tout hasard : — Quelqu’un va-t-il enfin me donner la mort ? La réponse fut directe : — Non ! — Qui parle ? — Moi, Hélène ! Et la voix ajouta : de Senlis. — Ça me fait une belle jambe… mais je trouve votre présence agréable ! Il entendit le bruit d’un tabouret qu’on déplace doucement puis une main délicate se déplia en corolle et déposa sur son lit quelque chose qui remonta lentement jusqu’à son bras gauche. Il sentit une douce tiédeur, comme un petit animal qui ne lui sembla pas plus gros qu’un lapereau. Il essaya de le caresser, mais des dents lui saisirent un doigt, sans serrer, pour lui montrer qu’il ne fallait pas aller trop loin, puis il se blottit au creux de sa paume. |
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| LES BAS NOIRS | ||||||
Après
avoir échangé avec Pierre quelques souvenirs à
ne pas mettre dans un carnet de bal, elle se faufila parmi les invités
déguisés, toute de noir vêtue, une longue soie
indienne indigo autour du cou. Elle s’assit au piano et plaqua
quelques accords ; personne ne se préoccupait d’elle.
Elle appuya sa nuque sur le dossier du fauteuil et s’endormit.
On aurait dit un croquis d’Ingres jeté dans un monde
profane. Jana conseilla à Pierre de la laisser, on éviterait
ainsi la première salve de propos assassins. Avec une furieuse
envie de rire, il abonda en son sens mais resta, à son propre
étonnement, d’une correction exemplaire. La situation
l’agaçait. Il se dirigea vers la cuisine pour aller chercher
du café. Après en avoir glissé une tasse devant
elle, il posa la main sur son épaule, ce qui eut pour effet
de la sortir d’un rêve où elle était visiblement
mieux. — Voici le précieux breuvage ! — Ça fait longtemps que je dors ? demanda-t-elle. — Non… mais assez pour avoir échappé au discours soporifique de Gwendal ! Bon, bois ça et ensuite joue pour moi, ça en rebranchera peut-être d’autres ! |
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| PLUME | ||||||
L’instituteur
avait fait entrer les élèves dans la classe et s’était
assis à sa table. Avant de procéder à l’appel,
il demanda au nouveau de se présenter. — Comment te nommes-tu mon enfant ? — Plume de rouge-gorge, monsieur. — Ce n’est pas un nom cela, ni même un prénom… — Mais c’est le mien dans ma tribu, celles des Cherokees ! — Tu dois comprendre que je ne peux pas t’appeler ainsi ! D’ailleurs, ce nom ne figure pas dans mon registre. — Si ! C’est Plume de rouge-gorge parce qu’il porte la mort sous son cou. — Il ne faut pas penser à ces choses-là… L’enfance, c’est l’innocence ! — Moi, c’est pas pareil. Je vais bientôt rejoindre les neiges éternelles. |
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| MALICIA | ||||||
« Bonhomme
imitait parfaitement le cri du chat-huant ; comment fut-il recruté,
nul ne le sait. Son drame, c’est cette histoire d’amour,
car il y perdit plus que la raison. À travers l’épaisse fumée qui se dégageait du bois humide du feu de camp, il fixait l’horizon jusqu’à la nuit, plongé dans des rêveries peuplées de hobereaux, de princesses et de dragons. Il sentit une main se poser sur son épaule puis il entendit une voix, à la fois douce et profonde : "Alors jeune homme, on a rejoint les royalistes du marquis ?" Il se retourna en tremblant. "Mon prénom est Malicia, mais mon nom doit rester secret, lui dit-elle, car je dois protéger ce qu’il me reste de famille. Peu d’entre nous ont échappé à l’extermination !" Très intimidé, Bonhomme se fit violence et osa la regarder en face. Il n’aurait jamais imaginé qu’un jour il côtoierait une aussi belle jeune femme quand, au risque de se rompre les os, il grimpait dans le tilleul pour entrevoir les réceptions au château de sa bourgade natale. De ses beaux yeux vert jade constellés d’éclats dorés émanait une froide détermination et de tout son être, un singulier mélange de grâce et d’extrême lucidité. Il dénota aussi un semblant de cruauté dans sa voix. » |
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| LA PORTE DE VERRE | ||||||
Le
vitrail se déforme et grimace, ils sont revenus. Les masques
effrayants se tiennent derrière la porte de verre, ils attendent
mon premier faux pas. Je suis foutu si je l’ouvre. Celui qui
la traversera paiera un lourd tribut au dieu des fantasmes du crépuscule.
Des silhouettes noires dansent dans le vent tachant l’obscurité
sans espoir, rapaces nocturnes transpercés de flèches,
grands cierges affûtés comme des sabres. Dans ce monde
incertain, les allers sont achetables, mais les retours se négocient
à prix d’or au marché de l’aube. Nul ne
peut dire comment sera la nuit : longue, vénéneuse,
charbonnée, éclatée ou statique ? Les ténèbres
voient tout, savent tout, sur tout. Elles connaissent mes peurs, mes
désirs, mes pensées les plus terrifiantes. Elles se
repaissent de mon accablement, elles se nourrissent de moi. |
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| LE BATEAU CÉPHALÉE | ||||||
| À
plusieurs reprises, un curieux phénomène s’était
produit, le bateau avait rompu ses amarres pour ne revenir qu’à
la tombée du jour, naviguant sans personne à son bord,
comme une entité vivante et indépendante. La logique
veut qu’un voilier ne glisse sur les flots qu’avec un
équipage au complet, mais Joachim avait dû se rendre
à l’évidence, le sien possédait une vie
propre, une âme. À force d’y mettre trop d’amour,
le mauvais œil avait-il gagné le navire ? Il avait fini
par penser qu’il n’aurait pas dû lui parler comme
à un être humain en le construisant. Cependant, les villageois
et les touristes qui embarquaient régulièrement ne se
préoccupaient pas de qui le gouvernait et cette totale confiance
ne s’incluait pas dans ses attentes. L’entreprise avait
échappé à son créateur. Les arbres n’étaient
pas morts, ils survivaient à travers elle, et les badauds se
faisaient complices d’un bâtiment incontrôlable.
Une sorte de Golem s’était concrétisée
entre ses mains. Il aurait dû se satisfaire de ce pied de nez
aux conventions, mais dans un monde englué dans le matérialisme,
la hantise d’être différent s’ajoutant à
cette œuvre alchimiste avaient produit un imprévu décapitant.
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| NUIT AVEC BROUILLARD | ||||||
La
lumière revint après une courte panne d’électricité. En entendant
la chasse d’eau, Lucca pensa : Dire que nous sommes constitués de
soixante pour cent de liquide ! pendant qu’un homme claquait la porte
des toilettes en jurant qu’il ne remettrait pas les pieds de sitôt
au Hilton de New York – c’était sûrement un Français, ils ne savent
que râler quand ils voyagent à l’étranger. Il remonta derrière lui.
Dans le hall de l’hôtel, quelqu’un avait oublié La Métamorphose de
Kafka sur la table basse du salon ; il voulut saisir l’ouvrage écorné,
mais il ne put l’attraper, des pattes de coléoptère avaient remplacé
ses mains. Après avoir jeté un coup d’œil circulaire, il les dissimula
dans ses poches ; par chance, personne ne le regardait, mais il n’était
pas au bout de ses surprises. La grande glace biseautée, accrochée
au-dessus d’un philodendron, lui renvoya l’image d’un insecte vêtu
d’un imperméable et il reconnut parfaitement la tête d’un lucane mâle
avec ses mandibules si caractéristiques en forme de bois de cerf.
Que s’est-il passé pendant la courte panne d’électricité ? Quel magicien
alchimiste pouvait être responsable de cette odieuse transformation
? Lucca eut envie de hurler, mais il réprima d’instinct cet acte qui
ne pouvait qu’attirer les regards sur lui. Il devait redescendre aux
toilettes pour inspecter le reste de son corps. |
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| SUPPLIQUE MÉDIÉVALE | ||||||
| Un
homme de la piétaille lui tendit un message ; en une fraction de seconde,
il comprit. Le temps du deuil était venu. Son chagrin assombrit le
paysage alentour, la haute tour lui parut encore plus sinistre. Il
est des amours de cristal comme il est des morts de soufre amer. Commença
alors la danse des chandelles portées par les soignants. Et toujours
ces capes blanches frappées de la croix rouge du Temple. Il les avait
vus arriver le jour précédent, lentement, contrairement aux chevaux
de l’Apocalypse, malhabiles, désarmés, impuissants. Il les connaissait
tous. Le plus âgé d’entre eux avait extrait d’un coffre des pèlerines
immaculées pour la cérémonie du final d’une vie ; puis ils avaient
enserré leurs pieds dans de grossières bandes d’étoffe et avaient
disparu à l’intérieur du donjon. Au matin, des incantations et des
chants funèbres réveillèrent Luther, les pénitents se flagellaient
les épaules avec du buis et de la lavande en bouquet. La veille au
soir, un bûcher avait été dressé dans la cour intérieure. Un moine
de la confrérie des Justes s’en approcha. Une cordelette terminée
par une petite croix de métal forgé maintenait sa longue coule blanche
; le capuchon qui cachait son visage ne laissait entrevoir que ses
yeux. Il recouvrit les bûches d’un drap brodé aux armoiries de la
famille : un être bicéphale à tête de mort lisant les écritures. Un
homme d’une taille exceptionnelle sortit du bâtiment. |
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| PETIT TRAIN DE NUIT | ||||||
| PETIT
TRAIN DE NUIT, DE PLUIE, DE FRAYEUR... Je suis seul dans la nuit avec
mes angoisses et mes peines, mes souvenirs épinglés comme des décorations
militaires. Une lave de pleurs enflamme ma poitrine, me gonfle le
ventre ; de mes mains jaillissent des pierres que je jette sur cette
couleuvre éclairée de l’intérieur ; elle serpente, descend, s’évanouit
dans le noir. Noir total. De mon être fusent mes rancœurs, ma colère
; je me sens abandonné, anéanti par cette in¬supportable existence.
La fraîcheur occasionnelle des flots de larmes qui se déversent dans
mes poumons ne suffit pas à éteindre ce volcan thoracique. J’ai sûrement
mérité cette vie… PETIT TRAIN DE NUIT, DE PLUIE, DE FRAYEUR... Une intense chaleur envahit mes joues. Mon désespoir en costume de remords plaque de douloureux accords ; les cordes de l’instrument s’enroulent à ma gorge et commencent à m’étouffer. Serrez, charmantes poétesses, diminuez ce temps qui s’écoule dans mes veines ! Pour un suprême bienfait, bloquez ce sang qui s’épaissit ! |
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| LE FUNAMBULE | ||||||
| Lorsque
Laura descendit de son cheval de nacre, son armure de corail ne fit
aucun bruit. La jeune prêtresse s’adressa à l’homme : — Es-tu le funambule ? — Oui, je le suis ! répondit-il, étonné. — Alors, voici mon message : « Ta vie durant, tu chemineras sur une corde raide, en équilibre entre deux femmes : la plus âgée dissimule une faux sous sa cape, mais la plus jeune n’est qu’amour. Parée de velours noir, la première tentera de te persuader : “Suis-moi, et tu connaîtras des plaisirs insoupçonnables, des sensations subtiles. Je suis ton destin.” La seconde, nimbée de douceur, t’aidera à combattre : “Ne lui cède pas, sans moi tu n’es rien, je suis ta providence ! Je peux ce que tu n’oserais même pas imaginer.” Et tu devras choisir ! » |
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| L’INCONNUE DU CIMETIÈRE | ||||||
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Des travaux de voirie associés au mutisme de ce citoyen trop discret provoquèrent l’intrusion de la force publique dans l’habitat de la faune et de la flore. Après avoir passé un barrage impressionnant de toiles d’araignées, les hommes entrèrent dans le salon. Personne n’aurait cru le lieu inhabité : la chaudière dispensait une douce chaleur, les lampes s’allumaient et s’éteignaient au gré du jour, et les volets simulaient une présence matin et soir. De surcroît, le montant des factures avait toujours été prélevé normalement. Assis devant un équipement informatique, dernier relais avec la vie dans cet univers morbide, un être momifié semblait commander les fonctions de la maison. |
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| CHIENNE DE VIE | ||||||
| «
Baisse du taux de calcium dans l’os » disaient les analyses, et Robin,
hospitalisé pour une douleur au tibia, se réveillait sur une épaisse
plaque de marbre, le ventre ouvert, fendu comme un melon trop mûr,
sous des spots qui diffusaient une lumière bleutée. Une légitime panique
s’empara de lui pendant qu’un homme vêtu de blanc s’approchait : — Et celui-là, quel diagnostic ? — Décalcification du membre inférieur... gauche, je crois ! ânonna un subalterne. — Très bien... très bien tout cela ! D’un geste brutal, il arracha la jambe en question, mais Robin prenait tellement d’analgésiques qu’il ne s’étonna pas de n’avoir ressenti qu’un déplacement du plan dur et froid faisant office de brancard. Au fond de la salle, il devinait des bocaux sur une étagère ; les formes à l’intérieur ressemblaient à des humains en réduction. Robin ne comprenait plus où il se trouvait. Devant son trouble, le transfuge des Jivaros éclata de rire : — Charmant violon d’Ingres, n'est-ce pas ? Ainsi réduites et enfermées dans ces bocaux hermétiques, les épouses de mes patients deviennent d’une exceptionnelle docilité ! Et d’une discrétion incomparable ! — Mais… vous êtes un monstre ! — Attendez la suite, vous fanfaronnerez moins. |
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| CE SERA UN BEL ÉTÉ | ||||||
Je
me retourne, le cuisinier répète : « Vous ne trouvez pas
que ce sera un bel été ? » En d’autres temps, sa face rougeaude
surplombant un chapon farci m’aurait fait sourire, moi la conscience
qui séjourne dans l’ombre, qu’on écoute parfois, que souvent l’on
ignore, mais j’ai plutôt envie de dire : « Amusez-vous bien
gentes dames et jolis messieurs ! Les heures sombres arrivent ! »
En ce mois de juillet 1788, c’est en effet un bel été sur les bords de la Loire. Sous des cumulus égarés dans un ciel bleu de cæruleum, la fête bat son plein dans l’immense domaine du duc de Lansay, subtil mélange de mathématicien et d’astronome, ouvert aux idées nouvelles, et proche des encyclopédistes. Un filet d’eau dérange les carpes du bassin alors qu’au pied des escaliers, une centaine d’invités jacasse de tout et si l’on prête un peu l’oreille, surtout de rien. Une femme âgée coiffée d’un bonnet de coton blanc monte péniblement jusqu’au palier avec une tasse de thé glacé et disparaît dans le petit couloir menant au cabinet privé de son maître. Une porte claque, bruissement de jupons, pas précipités, la servante décomposée balbutie du haut de la corniche : « Il est arrivé malheur ! Monsieur le duc est mort ! » Elle s’étrangle : « On l’a tué ! » |
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| MANFRED LE COPISTE | ||||||
En
ces temps expiatoires aux chaleurs extrêmes, aux vents affolés et
aux pluies diluviennes, les espèces cloisonnées ont fait appel à Clara
la chauve-souris pour réguler ces impressionnants déferlements. Le
soir, elle recouvre de ses ailes la ville qui s’endort, tamisant les
faisceaux de la lune qui stimule sa prodigieuse aptitude à protéger.
C’est, pour Manfred le copiste, un moment d’apaisement dans ses propres
contrastes ; dégagé de ses querelles intérieures, il tente de se régénérer,
car ses journées sont longues et harassantes. Des deux phases qui
les décomposent, celle du matin est la plus éprouvante, il doit chasser
les prédateurs qui s’estompent l’après-midi venant. Libéré de leur
présence, un calme perceptible s’installe dans la fluidité de ses
pensées et il poursuit le cours insensé de son existence. |
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| LE VOYAGEUR | ||||||
La
cloche de Saint-Germain l’Auxerrois sonnait deux heures du matin quand
le rationnel fit place au fantasmagorique. Charly longeait le Pont-Neuf,
la bise piquait mais il ne sentait pas le froid. Il passait devant
la statue du Vert-Galant lorsqu’il vit de la lumière dans les étages
de la Samaritaine alors qu’habituellement ses vitres sombres luisaient
sous la lune. Tout en observant les silhouettes qui s’y déplaçaient,
il parcourut les quelques mètres qui le séparaient du quai du Louvre
et buta sur une armée de petits lutins qui manipulaient de gros sacs
de jute d’où sortaient des costumes de Père Noël. Le plus âgé qui
semblait très doué pour crocheter les serrures lui rappelait ceux
aux couleurs devenues pastel illustrant les livres que sa grand-mère
lui lisait le soir, les seuls lutins qu’il connaisse. À l’intérieur
du magasin, ses compagnons pillaient les rayons, peluches, jouets
et autres colifichets emplissaient rapidement leurs coffres. Sur le
seuil, Charly, médusé, lâcha le 33 tours des concertos pour piccolo
de Vivaldi qu’il tenait sous le bras. L’un d’eux signala sa présence
d’un mouvement du menton à l’ancien qui indiqua par un hochement de
tête qu’il n’était pas dangereux et, sans plus se soucier de lui,
ils continuèrent leur étrange trafic. Il trouva cette marque de confiance
plutôt flatteuse, car il ne portait pourtant pas sur le front l’inscription
rêveur professionnel. |
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| LE FANTÔME DU MAURE | ||||||
Dans
le petit jardin de curé entouré de hauts murs, derrière un vieux pied
de romarin enchevêtré dans les racines sculpturales d’un noisetier,
un étourneau puis deux, puis vingt, se posèrent sur une tombe comme
pour dire : « Attention, chasse gardée ! » Elle semblait très ancienne
et portait pour seule inscription deux initiales et une rose gravées
dans le granit usé. Soucieux de ne pas troubler les authentiques propriétaires
de cette portion de nature préservée, Brian se dirigea vers la propriété.
Sur le sycomore de la grande allée, il distingua 1647 au
milieu d’un cœur creusé dans l’écorce, le reste se perdait dans la
mousse complice du vent du nord. Il pénétra dans la maison. L’odeur
de moisi qui régnait dans le vestibule sans éclairage l’incommoda.
Un escalier de marbre avec une rampe en fer forgé desservait les étages.
Il entrait dans le salon dont les murs étaient ornés d’une quantité
impressionnante de tableaux quand il crut voir une silhouette. La
forme vaporeuse engagea la conversation : — Ne vous contractez pas, je lis dans vos pensées. Vous n’avez pas cru me voir, vous m’avez vu. Je suis un fantôme, le fantôme du Maure : M-a-u-r-e, l’ami de l’ancêtre du défunt propriétaire. N’ayez pas peur ! Je peux vous expliquer ma présence ici, si vous le souhaitez… |
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| LA FEMME DU PORT SANS NOM | ||||||
Il
prend le téléphone et demande à l’opératrice un numéro à Bagnolet.
Elle l’informe d’une voix gênée que, pour ce secteur, les lignes sont
coupées : — Vous savez, c’est l’exode ! — Bien sûr, ici aussi le fil de la vie est coupé... — Pardon ? — Non… rien, merci. Il faut remercier pour ne pas obtenir ce dont on a besoin. — Sachez que je suis de tout cœur avec vous. Soyez fort ! Vous êtes le dernier ! lui dit le médecin qui claque des dents sur le pas de la porte. Il l’avait oublié. C’est vrai, il est le dernier à étaler ses larmes. Lorsqu’il reviendra, dans une autre vie, il sera étaleur de larmes ; il ira de porte en porte et demandera : « Voulez-vous que j’étale vos larmes sur votre visage pour que vous puissiez vaquer à vos occupations ? » Les bien-pensants répondront : « Ce n’est pas un métier, soyez sérieux ! La gravité vous va mieux que le rire », mais il aime mieux le rire qui agrandit les bouches, et qui donne bonne mine. Aujourd’hui, il a mal à la mine ; au cœur aussi alors il met sa main sur sa poitrine pour vérifier s’il bat encore. C’est peut-être comme la maladie, la mort, ça vient par bribes, par petits bouts de rien auxquels on ne prête pas attention… et une fois installée, allez la déloger ! La morte est apprêtée, il ne manquerait qu’un peu de rouge à lèvres pour qu’elle paraisse vivante. Au loin, les vagues frappent la digue, mais rien ne la gêne. Tom regarde une barque noire s’éloigner du quai ; c’est une barque des âmes, l’une de celles qui partent chaque jour et dont la destination n’est pas connue. Qu’elles ne fassent que des allers, il a du mal à l’admettre ; du mal aussi à accepter de ne plus voir ni tasse de thé ni petit four dans cette main immobile où ne circule plus ce sang qui se déplaçait dans les veines saillantes. |
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| L’ARMOIRE | ||||||
Jos
pouvait rester des heures entières en contemplation devant la gigantesque
armoire de son aïeule, celle de ses épousailles – « Du Louis-Philippe
grand teint », disait-elle – et l’idée d’en faire son refuge cheminait
doucement ; une maison dans la maison, un endroit où les fâcheux ne
pourraient pas l’atteindre ! Il se décida peu après ses dix ans, et
quand elle travaillait au jardin il prenait possession de son repaire.
Un après-midi qu’il y était niché, de violents coups à la grille le
surprirent puis des huissiers vêtus comme des croquemorts investirent
les lieux : « C’est bien ici, ces gens n’ont pas payé la taxe sur
le droit de vivre ! », et en peu de temps, les hommes de main vidèrent
la demeure. Il entendit un bruit de serrure, tous les meubles furent
sanglés et des vérins rapidement glissés dessous les soulevèrent pour
les hisser dans un camion. Entre les chocs et les odeurs nauséabondes
d’essence et de crasse, Jos finit par vomir. Ensuite, une voix ordonna
: « Tout le gros mobilier dans la première réserve. » Les manutentionnaires
déchargèrent puis le silence revint. Il était enfermé, pris au piège,
mis sous séquestre ! C’est alors qu’il se souvint de ce que lui racontait
sa grand-mère : « Ton grand-père prétendait qu’il existe dans l’univers
des puissances dont nous ignorons tout, qu’elles sont les amies de
la destinée. En 1918, il n’avait guère de chance de revenir de la
guerre, mais il avait le don, celui de survivre. Et tu as le même
! » |
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| QUINZE ANS SANS LARMES | ||||||
Cette nuit, elle a quitté la lumière pour une autre, totalement inconnue. Le passage entre les deux berges du fleuve boueux de la vie reste un grand mystère que Charon aime tourner en dérision. Les dieux n’ont pas de port alors, pour d’autres, de l’autre côté, c’est la pesée des âmes. Horus plane, impitoyable, filtrant au fil du temps les nuages amoncelés par des corps que des sédiments enseveliront un jour. Réconfortant. Parfois, ses rives dérivent ; se fier à cette géographie devient déraisonnable. S’il existait un eldorado au delà du fleuve, on le saurait depuis tout ce temps... ce temps calculé qui s’échappe entre nos doigts comme un sable chaud au couchant. La moindre semence gaspillée nous sera inexorablement décomptée.
Elle s’est dressée, elle ne m’a pas reconnu. Nous venions pourtant de partager la même table, jouer les mêmes jeux, mais elle s’est jetée de sa tour ; plusieurs ronds incertains, quelques sauts de cabri, une dernière révérence, le choc contre l’armoire… puis le calme absolu de l’écran de cristal : l’électroaffection affichait un tracé plat. |
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| KEVIN ET GAËLLE | ||||||
Elle
parlait peu de son enfance et ne connaissait de ses géniteurs que
des contours informes, entrevus à travers un mur épais et translucide,
construit année après année. « Je ne comprends pas quel est mon point
commun avec ces gens », déplorait-elle. Elle souhaita cependant que
Kevin les rencontre, car, pour lui, l’énigme de ce silhouettage pesant,
enclavé dans les diagonales d’un objet de honte et d’indécence, se
détruirait avec le temps. Après un voyage par le train du grand extérieur, il se trouva face à deux succédanés de parent, les percevant dans le flou, étonné de leur bizarre déplacement dans un espace pourtant identique au sien. Il pensa même que son imagination lui jouait des tours, mais deux personnes ne peuvent se tromper en même temps. Des photos étaient posées sur un meuble, les personnages y figurant semblaient à peine humains. Il faillit déclencher un incident en demandant : « Pourquoi n’y a-t-il pas un seul portrait de votre fille ? » Une main traversa l’obstacle diaphane, s’empara du cadre et le retourna brutalement. Gaëlle avait raison, qui étaient vraiment ces gens ? |
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| ALLÉE DES CYPRÈS | ||||||
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Certaines fièvres ne germent pas dans notre
sang, elles sont issues de nos gènes. Sans rémission, comme la saignée
purificatrice, la nuit souveraine nous en fait vomir des fragments…
C’EST UNE HORRIBLE NUIT DE CAUCHEMARS, une nuit aux mains multiples comme celles d’un embaumeur enveloppant des corps imprégnés de myrrhe ; une nuit au spectacle désolant, poussant le vertige aux confins du ridicule ; une nuit bâtarde où l’envie de se jeter dans le vide se joue des interdits de la conscience ; une nuit pour périr dans les flammes, pour se pendre à une grille avec comme espoir ultime la compassion d’une douce passante qui porterait, constat dérisoire, une faux effilée pour unique atour ; une nuit où la belle mort est celle de l’autre, du poète, de l’artiste. C’EST UNE NUIT DE LARMES où l’oiseau voit le chat innocent dévorer son petit ; qui n’a, pour dissoudre son chagrin, qu’un gala d’étoiles, pas même filantes. C’EST UNE NUIT ORPHELINE pour admettre que le petit cercueil né avec vous, déjà trop lourd dans l’enfance, vous accompagnera chaque jour de votre vie. |
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| LE PETIT CHEVAL BLANC | ||||||
Aux
premières lueurs du jour, j’ouvre mes volets, geste du quotidien.
Au bout de la rue, les émeutiers attendent derrière les barricades,
prêts à en découdre avec les forces de l’ordre, face à face. Le sang
n’est plus lavé, mais depuis l’origine du monde, l’humanité vit sur
un immense charnier, et en ce mois de mai, un temps déraisonnable
où chacun croit détenir la vérité, personne ne s’en soucie plus. Que
de l’ordinaire, mon pauvre petit amour ! Puis mes yeux se portent
sur un petit cheval, assis sur son derrière, devant le portail. Il
me fixe : « Me laisserez-vous entrer ou préférez-vous que ces barbares
me lapident ? » Il est beau, blanc, menu et il parle. Quoi de plus
normal ? Je dépose le crâne, témoin de l’éphémère, qui ne me quitte
jamais et je descends, armé de mon trousseau de clefs. Il entre comme
s’il avait toujours habité ici puis ressort et se dirige vers le jardin
: « Ne m’accompagnez pas, je connais le chemin ! » Suis-je bien réveillé
? Je le laisse à ses occupations, j’ai du travail à finir, et je referme
la porte. Le lendemain, le lilas de Perse embaume l’air doux du matin et, mon pauvre amour, je crois bien que je l’avais oublié ! Le petit cheval dort près de la haie, sur ta tombe ; les myosotis sont un peu écrasés, mais rien de grave, on ne reçoit pas tous les jours un tel invité. |
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| LA GRIFFE | ||||||
L’homme
s’était endormi quand l’oiseau s’attaqua au gant. Il ne parvenait
pas à entamer le cuir qu’il tirait avec vigueur ; sous la puissance
de ses efforts, l’homme s’éveilla. C’est sa curiosité qui provoqua
le désaccord. Pour le faucon, il n’y avait qu’une issue, la séparation
; il prit son envol et disparut vers les sommets. L’homme l’appela,
le chercha sur leurs lieux de chasse, parcourut des kilomètres, l’oiseau
restait introuvable. Avait-il rejoint un autre château ? L’hypothèse
paraissait vraisemblable. Son compagnon lui manquait, il ne comprenait
pas cette rage soudaine contre son gant ; rien ne serait plus comme
avant et le seigneur devrait s’habituer à cette idée. Sa vie devint
ennuyeuse, la morosité s’installa. Le malheureux gentilhomme décida
d’abandonner son domaine accordant, par cela, une faveur à ses gens.
Il chemina de longs jours, de riches abbayes en monastères désolés,
d’épaisses forêts en territoires marécageux, jusqu’au bout de ses
forces. Il s’arrêta sous un arbre, son errance se terminait là, adossé
à l’écorce, pour se laisser mourir. |
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| DRÔLE DE VIE | ||||||
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Pablo allait fêter ses trente ans quand l’âme de
sa génitrice rejoignit celle d’un mari épuisé au labeur de ses caprices.
Il ne se déplaça pas pour reconnaître le corps défiguré dans l’incendie
du véhicule et personne ne fut choqué par son absence à l’enterrement.
Juste avant sa mort, elle lui avait offert une vieille Remington et
quelques ramettes de papier alors, de temps en temps, Pablo glissait
une feuille sous le chariot du gros scarabée noir, comme s’il compatissait
à son inutilité. Un après-midi, un cliquetis venant du rez-de-chaussée
interrompit sa sieste ; il s’avança sur le palier, la maison était
silencieuse. Qui aurait pu utiliser la machine ? Sûrement pas la femme
de ménage. Conditionné depuis toujours par une vie monotone, il pensa
qu’il avait rêvé. L’incident se reproduisit la nuit suivante, mais
cette fois, le courage lui manqua pour descendre. Il ne croyait ni
à la télékinésie ni aux fantômes et pourtant, le ruban imbibé d’encre,
animé d’un devoir de mémoire, écrivait l’histoire de plusieurs générations.
Il découvrait avec effroi l’extrême complaisance envers l’occupant
de ses grands-parents et de ses parents pendant la Seconde Guerre
mondiale, et la nature même de ces révélations annihilait l’envie
de connaître qui les divulguait. Puis un jour, la frappe s’arrêta.
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| LES DÉVOREUSES DE PARTICULES DE LUMIÈRE | ||||||
Vous
les croyez parties, elles reviennent, ces petites particules irascibles
et tenaces accrochées à vos basques. Elles remontent le cours de votre
vie et chacune de leurs expériences se révèle unique. Oserai-je dire
que là, réside leur charme ? Elles dévorent des décibels de musique, digèrent, éructent, s’incrustent comme des coquillages dans la roche, éclatent en monceaux de fragments colorés, vomissent des pollens, aggravent mille allergies. Elles manquent de bienséance… Elles vous ont choisi, c’est avec vous qu’elles veulent en découdre. Elles sont incontournables. Pour un atome de soulagement, pour un axiome de bonheur oublié, vous intégrez leur délire, prêt à leur faire confiance. |
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| LE SERPENT | ||||||
Je
suis venu te dire, maman, que je deviens le serpent que je ne voulais
pas être, ce chasseur redoutable, humide et froid, que l’on craint,
qui s’efface dans l’obscurité, ondule et s’enroule avec précision,
prend l’aspect du bois, l’apparence d’une plante, se dissout dans
le biotope ; celui qui a fait du mimétisme une réalité. Je suis venu te le demander, maman : pourquoi suis-je le mal-aimé ? Pourquoi ai-je dû m’incarner ? Quelles raisons m’obligent à muer, à défier les lois de la nature ? Pourquoi dois-je, ici-bas, subir mille tourments ? Le serpentaire, cet infatigable rapace mangeur de reptiles, me terrorise ; chaque frémissement de l’air agace son aigrette, son œil perçant détecte le moindre de mes gestes, ses plumes noires évoquent la mort ; vais-je connaître le grand secret ? Je suis libre, suprême consolation, mais dans l’ordre des choses, celui qui sait doit périr. |
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| LE ROUGE-GORGE GRIS | ||||||
Il
rentrait avec Juliette, le crépuscule tombait. Une odeur intolérable
se dégageait des cadavres qui jonchaient les bas-côtés. Les vivants
qui les dévisageaient en dansant la carmagnole l’effrayaient presque
plus que les morts. Il serra la main de sa nounou qui l’obligeait
à regarder : « Souviens-toi de cela dans les moindres détails, petit
homme ! Je ne sais pas pourquoi ils t’ont épargné, mais il doit y
avoir une raison. Tu devras raconter ce qu’il s’est réellement passé
à tes enfants, et tes enfants à leurs enfants. Tout ne sera pas écrit
dans les livres d’histoire… » Ce massacre, on l’appellera plus tard
"Révolution". Un amoncellement de corps aux têtes détachées, plus rouges les unes que les autres, en phase de putréfaction, jalonnait le chemin. Faux, fourches, outils de fenaison formaient des bouquets aux fleurs sanglantes ; autant d’armes brisées, inutilisables, maculées, dont on n’aurait pu dire si elles avaient servi à la vie ou à la mort. Les oiseaux avaient déserté les arbres, les cadavres qui pendaient aux branches avaient remplacé les nids douillets. Il ne reconnut pas immédiatement les gens qui s’occupaient quotidiennement des terres. Alors que d’habitude ils riaient avec lui, leurs faces haineuses lui crachaient maintenant au visage ; sa logique immature ne savait concevoir un tel revirement. |
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| NUIT CARNASSIÈRE | ||||||
Nuit
du martèlement de l’asphalte, tambours crevés d’où s’échappaient des
émanations nauséabondes de carburant. Soudain, comme une frêle ballerine,
l’allumette se posa sur le liquide attentif. Embrasement du sol qui
se déforma, laissant entrevoir une terre trop cuite, inapte à de futures
poteries. Des cocktails Molotov déchaînaient des feux d’artifice imprévus,
attisaient les platanes, des affiches s’enflammaient, fumerolles improvisées,
inattendues ; une fumée noire s’élevait de pneus adossés à des carcasses
métalliques. La cité tentaculaire avait produit sans savoir, elle
était confrontée à ses créations. Trop tard pour un apaisement ! |
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| L’AGUEUSIE DE LOPE DE AGUIRRE | ||||||
Des
gouttes se faufilaient par les interstices de son armure ; il prit
peur car le liquide qui n’était pas rouge, mais vert, annonçait sûrement
une malédiction. Le monde végétal dans lequel ils s’enfonçaient était
maintenant l’unique référence de ces soldats décimés par ceux qu’ils
nommaient les fils de l’Antéchrist. La nuit, les cris des oiseaux
se confondaient avec ceux des humains alors, faute de pouvoir dormir,
le surnom de « Sang vert », pour désigner Antoine, commença à circuler
dans le campement. Après des mois d’errance, ils durent se rendre
à l’évidence, ils ne reviendraient jamais en terre chrétienne, ils
étaient définitivement perdus pour la civilisation. Puis arriva le
moment d’extase suprême : plus de vent, plus de chaleur insupportable,
plus de bruits d’animaux et, surtout, plus de hurlements humains.
Le silence absolu, comme un sacrement tardif. La vie s’était suspendue.
Une ville ignorée, entièrement dépeuplée, se livrait à eux comme un
tombeau béant au fond d’une cuvette verdoyante. On aurait pu croire
qu’elle attendait Lope de Aguirre. |
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| TRANSITION | ||||||
LE
DÉCOR S’INSTALLE… Au fil des lunaisons, végétal et animal apparurent
dans ce monde serein donnant un avant-goût du paradis. Des éclats
d’obsidienne juxtaposés composaient la montagne comme de surprenantes
langues noires et brillantes qui semblaient lécher le ciel d’un bleu
glacial ; le sol rougeâtre, imprégné de bauxite, précédait un parterre
parsemé de diamants bruts et de jaspe vert. SOUPÇONS… Jour après jour, des petites fissures creusaient la plaine ; elles s’élargirent, libérant des vapeurs soufrées et nauséabondes qui s’élevèrent dans l’air, le rendant irrespirable. Une faille s’ouvrit alors et des silhouettes surgirent ; d’humain, elles n’avaient que la forme. Elles s’organisèrent en file et envahirent la vallée. LES SILHOUETTES… Deux trous noirs inexpressifs flottaient au milieu de la toile rugueuse qui recouvrait leur faciès. La lance terminée par une hélice horizontale qui constituait leur bras gauche lui donnait un aspect effrayant ; les ailettes capturaient le vent, desséchant tout sur leur passage. Les silhouettes imbibaient l’espace, l’aridité dévasta l’environnement, elles installèrent la mort sur des kilomètres. |
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| UN HURLEMENT DANS LA NUIT | ||||||
De
qui parle donc la vieille Aurore quand elle répète : « Je l’avais
bien prévenu ! », en passant chaque jour sur le chemin des Cornues,
frappant du bout de sa canne quelques noix de l’automne précédent
? Les siècles avaient rasé de nombreuses fois la longue barbe échevelée,
grasse et drue, de cette antique et sombre terre qui comptait déjà
2050 années chrétiennes. Pourtant, on entendait toujours le cri effrayant
dans la nuit, et c’était pire l’hiver, la saison où cette affaire
avait pris fin. Un jour, elle raconta l’histoire à l’enfant sauvage
des mûriers, le seul qui la connaisse maintenant… « C’est vers 1330 que disparut le seigneur Michel des Noyers. Qui aurait alors pensé que sa descendance apporterait dans le vieux château cette électricité que l’humanité gaspille aujourd'hui ? À cette époque, on profitait du soleil jusqu’à son déclin puis les flammes de l’immense cheminée prenaient le relais pour une veillée dans la salle commune, mais de nos jours, des trains supersoniques passent par-dessus la bâtisse, sous le halo de la lune colonisée, vaste toile d’araignée obscène cohabitant avec des nuages égarés sous la voûte céleste. Le progrès empile faute d’espace au sol ! Finie la guerre de Cent Ans, place aux chenilles du futur qui émettent de curieux sifflements. Le château gémit quand passent les convois de fret ; et parfois, il émet des hurlements lugubres… |
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| DISLOQUÉ | ||||||
«
Ils sont venus un matin, cagoulés, les hommes en noir. Pourquoi tant
de haine dans leurs yeux ? Peut-être parce que la haine est un paragraphe
de la mémoire, un endroit où l’on évite d’aller. Entraîné de force,
il regarda sa mère lui faire signe de la main, devenir de plus en
plus petite, jusqu’à n’être qu’un point noir sur un tableau gris.
Le froid et l’humidité gommaient la douceur du foyer. La puanteur
du mauvais vin vomi près de lui révélait la conséquence de ses actes
; mais le vin dégueulé a toujours empesté ! Litanie de la peur et
de la souffrance... Combien de fois faudra-t-il l’écrire à la craie
ou avec du sang ? Il avait mal aux cheveux, mal aux yeux. Mal aux
prières faites en hâte ! Il faut toucher le fond pour remonter...
mais, le fond, c’est quoi ? Du sable noir avec l’empreinte de votre
corps ? La sérénité vient de l’effacement, de la dislocation, de l’oubli.
|
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| LE MESSAGE DE L’ÉPEIRE DIADÈME ÉTAIT CLAIR | ||||||
Ses
pieds émergeaient d’une pelouse à l’anglaise fraîchement coupée et
l’air sentait bon. Sur une petite tondeuse adossée au mur, une pancarte
indiquait : « Pour gazon de salle de bain : à passer deux
fois par semaine », et du distributeur d’essuie-mains sortaient
des feuilles de tilleul partiellement manufacturées. Puis la pièce
s’agrandit pour devenir un vaste hall. Elle entendit : « Messieurs,
la cour ! », et la présidente du tribunal, ses assesseurs
et les jurés s’installèrent dans un silence de mort. — Nous allons juger aujourd’hui le spécimen ici présent pour un crime vieux de quarante ans, perpétré dans l’enfance, dit la présidente, une mante religieuse. Comme vous le savez, la prescription n’existe pas dans notre monde, celui des insectes, bien supérieur à celui qui revendique injustement le stade le plus évolué de la création ! Il y eut des petits rires et des crissements d’ailes, une cigale scanda même un air de rap. La présidente tapa avec un maillet en os humain sur son pupitre : — Ça suffit ! Que la fête commence ! Elle rougit et se reprit : — Je me suis trompée, excusez-moi… Que l’audience commence ! Puis elle demanda : — Le spécimen a-t-il un avocat ? — Oui, un avocat commis d’office, répondit le greffier. Nous avons eu du mal à le convaincre, personne ne voulait défendre un spécimen. Valentine regarda autour d’elle. Il n’y avait aucun doute, le spécimen en question, c’était elle ! Comment mon cabinet de toilette a-t-il pu se transformer ainsi ? pensa-t-elle. |
||||||
| RÉGRESSIONS | ||||||
Damien
arriva devant l’entrée d’une grotte pareille à une bouche béante.
Il savait d’instinct qu’en empruntant l’escalier métallique un peu
rouillé, au centre, il trouverait l’explication à tous ses maux ;
alors, comme un animal rebelle étranger à toute caresse, il commença
à descendre. L’intense chaleur qui se dégageait des marches aggravait ses incertitudes. Toutes sortes d’odeurs lui parvenaient ; de la pierre chauffée à blanc s’exhalait la plus forte, celle du soufre, qui lui souleva le cœur. Il eut envie de rebrousser chemin, pourtant il continua. Sur les murs burinés, des portraits gravés dans le basalte le représentaient à diverses époques de l’humanité ; il eut le sentiment d’avoir été à l’aise dans chacun de ces costumes. Plus il progressait, plus la moiteur suffocante s’infiltrait dans ses poumons. Ce qu’il vivait intensément l’imprégnait de nouvelles données. À une profondeur qu’il n’aurait su évaluer, il atteignit des cages où gisaient ses différentes mères, certaines portaient des noms imprononçables. Elles tendaient vers lui des bras lourds ; leurs yeux morts mettaient un point d’honneur à ne plus poser de questions. L’impression fugace de connaître cette scène misérabiliste le saisit. |
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| SOUS LA VÉRANDA DU DIABLE | ||||||
Pour
moi, il était trop tard, et je pouvais toujours fredonner Mathilde
est revenue, elle ne reviendrait pas, un pari audacieux que j’aurais
pu tenir avec le diable. Et puis j’ai entendu : « C’est
quand vous voulez ! » Je n’ai pas compris, le
malheur, ça fait halluciner. J’avais déambulé
au hasard, ma fiole d’absinthe dans la poche, mais ce jour-là,
pas un flic à l’horizon. Dommage, parce que j’aurais
préféré passer la nuit au poste, même en
mauvaise compagnie, plutôt que d’être seul !
La soirée était bien avancée, pourtant, à la terrasse d’un restaurant au nom prophétique : Sous la véranda du diable, des gens dînaient encore. Une femme avec une jolie tête de colombe et son compagnon, un condor d’âge mûr, dévoraient un poulet devenu basquaise. Avec ma bouteille vide et Mathilde qui ne reviendrait pas, je n’avais plus rien à perdre. Je m’installai donc à une table. Un cerbère à faciès de chauve-souris me servit un apéritif plus vert que mon absinthe. — Alors là, chapeau ! lui dis-je. Comment faites-vous pour trouver de l’absinthe plus verte que vert ? |
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| JE SUIS GUÉRI | ||||||
Je
dois vivre chaque jour auprès d’un squelette, car tel
est mon devoir. Ce n’est pas gai, mais ce n’est pas triste
non plus, c’est comme ça. Cette promiscuité ne
m’effraie pas, au contraire, c’est un beau squelette !
Il a l’air neuf, comme s’il n’avait jamais servi.
Le matin, je lui apporte des offrandes, de préférence
des fruits frais, de pays chauds et ensoleillés. Jamais, il
ne prononce un mot de remerciement, pas une larme de compassion pour
ce qu’il m’impose, mais ce n’est pas grave, je n’attends
rien, il doit le savoir. |
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| LE VOYAGE À L’ENVERS | ||||||
Sans
avoir l’âme d’un pisteur, simplement du temps, et
la langueur du serpent, il décida de suivre l’inconnue
et se laissa guider par son étrange parfum aux senteurs de
cuivre et de cuir, ignorant ce qui le motivait le plus, le désœuvrement
ou la curiosité. À la sortie de Lima, elle prit à
pied la route qui mène à la cordillère occidentale,
en direction de Tarma ; dans ce décor pourtant familier, Martial
perdit sa trace après quelques kilomètres. Il revint
sur ses pas ; la voie était sinueuse, mais la visibilité
bonne, elle n’avait pu qu’emprunter le chemin à
l’embranchement. Il marcha longtemps avant d’arriver devant
une bâtisse en ruine, de style colonial espagnol. Il hésita
puis finalement poussa la porte et découvrit avec stupéfaction
un laboratoire ultramoderne encombré de flacons entreposés
sur des plaques de pierre brute dont certains portaient la mention
peroxydase ; il se souvint alors avoir lu quelque chose sur ces enzymes
contenues dans l’hémoglobine du sang, dans une revue
de vulgarisation : elles provoquaient le vieillissement en présence
de l’oxygène. Qui pouvait donc mener des recherches dans
ce trou perdu ? Trois individus en combinaisons étanches évoquant
le terrible virus Ebola s’approchèrent de Martial qui
reconnut la jeune femme derrière l’une des visières
stratifiées. S’adressait-elle à lui ? il ne saisit
que des bribes de phrases : « … de moins en moins d’oxydation…
sur notre planète… agir maintenant... » Illuminés
ou vrais scientifiques ? Difficile à dire. |
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LE CRUEL PARFUM DES ROSES | |||||
Les
choses n’étaient plus comme avant. Rémi manquait
d’enthousiasme, l’audace de ses idées avait dépassé
ce corps qui finissait par se lasser d’elles ; il cherchait
désespérément à trouver un point de rupture,
cette quête l’épuisait. Lui qui adorait les fleurs
éprouvait maintenant de la répulsion à les sentir.
C’était le 20 décembre, il s’en souvenait
parfaitement, car il faisait très froid, et la gelée
blanche tenait au sol. En passant devant la cage de Lucie, la chimpanzé qui lui souriait lorsqu’il traversait chaque jour le zoo de Vincennes, il eut envie de lui en parler et pourtant, il savait qu’il était stupide d’attendre une réponse, fût-elle à peine audible, d’un animal lui-même victime des humains. Accrochée à ses grilles, son bon regard décrivait les paysages de contrées lointaines. Pensant sans doute que la bête n’y verrait que du feu, le personnel avait installé un décor factice à proximité de son enclos, des palmiers et autres lianes exotiques. La neige qui recouvrait cette fausse végétation prêtait à rire, mais Rémi s’en garda bien. Il l’appela. Elle s’approcha de lui et s’exprima avec un ton un peu emphatique, alors qu’habituellement elle ne prononçait pas une parole : — Tu devrais consulter, lui dit-elle. Tu ne peux conserver toute cette tristesse à l’intérieur de toi. Tes amis ne s’en rendent-ils pas compte ? Si tu ne veux pas te confier à un médecin, rends visite au vétérinaire du zoo, il conviendra parfaitement à un animal supérieur. Il est d’ailleurs le seul, ici, à manifester un peu d’humanité ! Rémi aurait dû, à ce moment-là, rebrancher les fils de sa raison. Même évoluée, une chimpanzé ne pouvait parler un langage châtié digne des salons littéraires du XVIIIe siècle, c’était absurde. |
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| LA CHAMBRIÈRE | ||||||
Lausanne,
Noël 1919. Les temps se superposaient pour n’en former plus qu’un, plus réduit, mais plus puissant. Comme la vision terrifiante d’une réalité à laquelle nul ne peut échapper, la mort entrait en scène ; et pour avoir son heure martelée au clocher d’une anonyme chapelle, elle guettait le moindre faux pas, avec patience, pendant toute une vie. Le crépuscule d’une âme frappait les trois coups alors que Maria Irina veillait Carl Fabergé, joaillier russe fort apprécié de Nicolas II, son plus fidèle client. L’homme avait le souffle court. Sur le petit cahier aux coins écornés posé dans le tiroir ouvert de la table de nuit, sous le titre en caractères gras : L’œuf et l’animal, était inscrit "À lire après ma mort". La jeune femme dévouée mais curieuse ne sut résister. Le moribond ne la voyait plus, alors, entre deux râles fétides, elle glissa le mémento sous sa blouse et disparut à l’office. À la lumière d’une bougie vacillante, la dame de compagnie parcourut les premières pages décrivant les différentes phases de fabrication d’un œuf, pièce à chaque fois unique, ciselée à la main. Au milieu du feuillet suivant, le monogramme « N II » sur le papier jauni lui parut sinistre. Cette lecture l’assommait. Rébarbatif et sans intérêt, pensa-t-elle. Elle poursuivit péniblement sa lecture, les paupières brûlantes. |
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Ce
livre est édité par 212 pages — Format : 15 x 23 cm |
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